Critique de Zombis Enquête sur les morts-vivants

zombis

Quand je me suis pris de passion pour le zombie, il y a maintenant plusieurs années, je me suis empressé d’acheter Zombies ! – aujourd’hui un ouvrage de référence sur le sujet – afin d’en apprendre davantage sur cette figure si captivante et évocatrice. Je découvrais alors que ce que nous appelons aujourd’hui un zombie, ces créatures qui ont envahi tous les supports culturels et notre imaginaire avec une facilité déconcertante, avait des racines dans le vaudou haïtien, au moins en ce qui concerne le mot « zombie ». Parcourant l’essai de Bétan et Colson, je me retrouvais alors avec l’envie de lire Le Zombie de Francis de Miomandre (1935), un des premiers romans mettant en scène le zombie haïtien et dont je garde aujourd’hui une édition originale précieusement dans ma bibliothèque, et de lire The Serpent And the Rainbow de l’ethnologue canadien Wade Davis, une version romancée de ses aventures en terre vaudou à la recherche du secret des zombies d’Haïti, dont est tiré le film L’emprise des Ténèbres de Wes Craven. Pourtant, si j’ai dévoré Le Zombie, je n’ai jamais franchi le cap et pris le temps de parcourir les pages de mon édition de The Serpent And the Rainbow.

the serpent and the rainbowLa sortie de Zombis Enquête sur les morts-vivants en mai dernier aux éditions Tallandier a donc été l’excuse idéale pour me forcer à plonger dans cet univers qui m’attirait tant. Il faut dire aussi que Zombis a de quoi taper dans l’œil. Sa couverture est vraiment belle, son approche du genre zombie (un genre surmédiatisé et devenu bien trop commercial) est originale et, bien sûr, le nom de son auteur – Philippe Charlier – a de quoi convaincre. Zombis est donc avant tout le récit des voyages de Philippe Charlier en Haïti, de ses nombreuses rencontres et découvertes ; bref de son « enquête sur les morts-vivants » dans une terre au passé tragique où les syncrétismes ont donné naissance à une religion parmi les plus mal vues au monde (et en Haïti) : le vaudou.

Le postulat est donc au départ plus qu’enchanteur : avoir un homme de science, un médecin légiste reconnu, s’intéresser à un phénomène autant surnaturel, sociologique, biologique que politique. Un phénomène qui, s’il ne fait pas forcément partie du quotidien de tous les Haïtiens, reste malgré tout présent dans l’esprit de tous les habitants de l’île : les zombis et leurs multiples formes que ce soit des personnes déclarées mortes puis enterrés qui réapparaissent du jour au lendemain bel et bien vivantes, des personnes jugées nuisibles par la communauté qui sont plongées dans un état léthargique ou bien ces corps que l’on dit ramenés à la vie par une magie noire et qui servent à accomplir les méfaits de leurs maîtres.

zombis enquete sur les morts vivantsMalheureusement, si nous pouvons aisément comprendre les difficultés de se glisser dans cet univers où tout est secret et rituels mystérieux, le travail de Philippe Charlier s’avère bien trop descriptif sans jamais être vraiment explicatif ou analytique. Côté descriptions, nous ne pouvons ainsi lui adresser que peu de reproches tant il parvient à retranscrire avec efficacité les ambiances dans lesquelles il a évolué. Par exemple, lorsqu’il raconte ses rencontres avec des prêtres vaudous ou bien sa visite d’un cimetière de Port au Prince où tout semble empli de mystique et d’inexplicable pour le commun des occidentaux, nous nous y croyons vraiment ; sommes transportés. Malheureusement, pour le reste, il semble botter en touche.
D’une part, nous ne savons pas si nous avons réellement affaire à un ouvrage de vulgarisation, tant l’enchaînement des passages et des idées développées semble aléatoire (en plus de se répéter inutilement), comme si nous lisions les notes ayant servi à l’auteur pour écrire son ouvrage, et tant nous nous retrouvons rapidement noyés par une quantité impressionnante de jargon ou de termes propres au vaudou. Il est évident que faciliter notre compréhension d’une religion si complexe et d’un phénomène recouvrant un grand nombre de dimensions n’a rien d’évident mais l’impression demeure qu’à défaut d’avoir réussi à simplifier son propos, Philippe Charlier a préféré abreuver son lecteur de jargon pour lui en mettre plein la vue.
philippe charlierD’autre part, comme pour Angles Morts, où la présence de certains articles ne s’explique pas, certains chapitres (souvent les plus courts) semblent avoir été greffés pour gonfler un nombre de pages finalement assez faible (200). En fait, le gros problème de l’ouvrage est qu’il souffre d’un gros déséquilibre entre sa capacité à titiller notre imagination – ce qu’il fait avec un certain brio – et sa capacité à rassasier le rationnel et le désir de compréhension du lecteur. Zombis manque donc cruellement de pédagogie et d’analyse, nous abandonnant bien souvent avec soit de courts jugements de l’auteur (trop personnels pour être acceptables pour un scientifique…) soit avec des descriptions, voire des listes peu intéressantes comme un des derniers chapitres où l’auteur se contente de lister les cas de zombis ayant fait parler d’eux dans la presse, sans en tirer la moindre conclusion.

Finalement, je dois admettre que la seule partie de l’ouvrage m’ayant vraiment intéressé, au-delà du simple plaisir de voyager dans un monde m’étant complètement inconnu, est celle s’intéressant à l’aspect juridique des zombis. C’est-à-dire la question de la place de personnes considérées comme décédées dans un pays où l’état civil est une abomination administrative et où les zombis, bien vivants, se retrouvent privés de tous droits. Ce passage permet de poser bon nombre de questions et présente de manière bien menée la position de Maître Jeanty qui cherche à restaurer le droit de ces personnes complètement délaissées de la société ; laissés pour compte, morts-vivants de l’État haïtien.

« Faire un zombi, c’est échapper à la justice classique. Faire un zombi, c’est exécuter une sentence qui est pire que la mort : c’est faire vivre sa propre mort à un individu pour ensuite le maintenir en vie tout en le privant de sa propre volonté. Le transformer en esclave moderne, mais aussi lui ôter tout sens critique, toute responsabilité, toute humanité. »

Philippe Charlier a, pour sûr, su réveiller ma curiosité au sujet du zombi haïtien et a même permis à The Serpent And The Rainbow de remonter en tête de ma Pile à Lire. Malheureusement, il l’a fait à défaut de m’offrir ce que j’attendais de son ouvrage. Zombis nous ouvre donc les portes d’un monde aussi terrifiant et mystique que captivant mais sans vraiment remplir sa promesse de confronter science et croyance. En réalité, cet ouvrage semble avoir succombé à son propre paradoxe : avoir cherché à vulgariser et à expliquer l’inexplicable, comme si Philippe Charlier savait que cette tâche était perdue d’avance.

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