Critique de La nuit des Juifs-vivants

L’engouement pour la thématique zombie ne semble décidément pas prête de tarir. Sujet d’inspiration pour de nombreux auteurs, il est devenu une figure idéale pour traiter de problématiques variées. Dans La nuit des Juifs-vivants, l’auteur polonais Igor Ostachowicz redonne ainsi un souffle de vie aux juifs morts pendant la seconde guerre mondiale, enfouis sous Varsovie.

Cet ouvrage de juin 2016, publié aux Éditions de l’Antilope, nous raconte avec un humour particulier l’histoire d’un carreleur polonais de Varsovie dont le quotidien est subitement bouleversé par la découverte de juifs morts-vivants dans la cave de son immeuble. S’en suit une série de péripéties impliquant ce polonais, sa petite amie et d’autres protagonistes varsoviens arrivés là plus ou moins par hasard. Au programme, il leur faudra essayer de faire retrouver le sourire à une ado morte-vivante juive afin qu’elle puisse définitivement quitter ce monde en paix, mais aussi récupérer le “cœur en argent”, un objet juif plus ou moins magique permettant à son porteur de plier les autres humains à sa volonté. Cet objet se trouve malheureusement entre les mains d’une incarnation de Satan qui ambitionne de rassembler des skinneds néonazis afin de s’attaquer aux juifs morts-vivants.

Des zombies… ou pas

À la lecture du synopsis de l’œuvre, vous aurez tout de suite compris que le parti pris de l’auteur est assez particulier. En effet, il ne s’agit pas d’une histoire de zombies au sens propre du terme, mais plutôt d’un récit avec des morts-vivants. Je ne reviendrai pas sur ce point trop longtemps car nous en avons souvent débattu sur My Zombie Culture, mais pour faire court : les zombies sont généralement des morts-vivants, mais tous les morts-vivants ne sont pas des zombies. Il y a donc, à mon sens, un abus de vocabulaire sur la quatrième de couverture du roman qui présente l’ouvrage en ces termes :

“Sous une trappe au fond de sa cave, un couple découvre les zombies de juifs assassinés pendant la guerre. […] Des centaines d’ombres en guenilles sortent de sous la terre et réinvestissent leur ville […]”.

Cette présentation laisse penser à un récit de genre plutôt traditionnel, or, il n’en est rien du tout. Les “zombies” d’Igor Ostachowicz ne sont pas spécialement agressifs, ils ne mangent pas les vivants, ils parlent, se souviennent de leur passé et ne sont pas contagieux.
Ceci étant posé, il m’est difficile de faire une critique avec une approche zombie puisque je ne considère pas les créatures de ce livre comme des zombies. En revanche, La nuit des Juifs-vivant est un ouvrage qui possède un certain nombre de qualités et je me propose donc de vous en parler sans trop m’attarder sur la partie qui normalement nous intéresse le plus, c’est à dire, nos amis les mangeurs de chair fraîche.

Crise identitaire

En fait, si nous devions désigner des zombies dans ce récit, il s’agirait certainement des vivants. À commencer par le personnage principal, un anonyme, tantôt narrateur, auquel l’auteur semble refuser de donner une identité propre. D’ailleurs, sa compagne est, dans la même veine, uniquement désignée par son surnom “La gigue” et jamais par son prénom. Toutes les personnes qui gravitent dans l’entourage du carreleur ne sont désignées que par des surnoms ou des descriptifs (la femme à l’oeil au beurre noir). À titre d’exemple, même la meilleure amie de la gigue est appelée par son pseudo car elles se sont rencontrées via internet.
À l’inverse, les morts-vivants sortis de la cave se voient en revanche conférer une identité propre, même si les jeunes juifs du lot prennent plaisir à américaniser leurs prénoms. Ces mêmes juifs découvrent alors un grand centre commercial et en deviennent rapidement accroc, allant jusqu’à demander au carreleur de leur acheter tout un tas de gadgets, de vêtements et de MP3. Comme le dit bien la quatrième de couverture du livre, l’auteur s’attaque en effet à la société consumériste contemporaine et à ses travers. En ce sens, on pourrait rapprocher l’ouvrage d’un Dawn of the Dead. Sauf que chez Igor Ostachowicz, ce sont les vivants qui hantent en premier lieu le centre commercial, bientôt rejoints par les morts qui se prendront également au jeu de la folie consumériste, au point d’organiser des paris mafieux sur la vitesse de passage aux caisses. Sur ce point, je dois avouer que même si cette approche m’a semblé assez subtile, je ne suis pas pour autant certaine d’avoir saisi l’intention finale de l’auteur. Peut-être est-ce dû à mon manque de connaissance de la culture et de l’histoire polonaise ? À moins que ce ne soit en définitive qu’une grande métaphore pour rappeler que l’identité – et par extension, le bonheur – ne peut pas se (re)trouver en se contentant d’enfiler le costume du consommateur aliéné.
Quoi qu’il en soit, pour sortir la ville de cette situation délicate, le seul candidat disponible semble être le carreleur varsovien, l’archétype de l’homme lambda qui n’a jamais souhaité être un héros, au contraire.

Anti-héroïsme et abnégation

Comme je l’ai laissé entendre un peu plus haut, La nuit des juifs-vivants est un livre parfois difficile à appréhender puisqu’il s’ancre dans une culture au passé très lourd et bien différente de la nôtre. Il n’est donc pas toujours évident de déceler tous les éventuels sens cachés des aventures des protagonistes. En revanche, certaines thématiques qui en ressortent sont universelles. Je pense notamment à celle du hasard et de l’intuition ou comment de petits événements improbables peuvent parfois changer une vie. Ici le personnage principal ne cesse de répéter qu’il ne devrait pas s’impliquer et plutôt rester tranquille dans son canapé. Malgré cela, quelque chose le pousse à saisir l’opportunité d’agir différemment et par là même à s’extraire de sa condition. Ce carreleur sans histoire se retrouve ainsi à mettre son couple et sa vie en danger, à liquider ses économies et à héberger des morts-vivants… de quoi donner une nouvelle envergure et profondeur à sa vie. Il n’agit plus uniquement pour lui mais pour les autres, donnant enfin de lui-même. Nous pourrions presque dire que sa rencontre avec les morts l’a réanimé, lui qui se perdait dans les méandres d’une vie sans but. En sacrifiant ses économies et ses biens pour sauver des morts déjà condamnés, le carreleur repousse petit à petit ses limites et finit par briser les mécanismes mentaux qui le freinait jusqu’ici. Il entre ainsi progressivement dans le monde de l’abnégation et révèle une volonté dont il ne se croyait pas capable.
Pour ma part, c’est définitivement l’aspect de l’ouvrage que j’ai trouvé le plus intéressant car il nous rappelle quels sont les travers du matérialisme, un sujet qui n’a jamais été autant d’actualité qu’aujourd’hui où nos sociétés développées font encore passer leur confort avant l’intérêt général de l’humanité.

Que dire d’autre si ce n’est qu’en définitive La nuit des juifs-vivants est un livre assez déroutant du début à la fin ? Qu’il s’agisse du style d’écriture, des choix scénaristiques qui tendent vers l’absurde, des zombies qui n’en sont pas, c’est un livre qui possède, je le crois, bien plus de subtilités qu’il n’y paraît. Maintenant, reste à savoir s’il faut ou non vous le conseiller, chers lecteurs. Je dirais que si votre truc c’est le zombie, la survie et l’apocalypse, il vaudrait mieux passer votre chemin. Si par contre vous êtes ouverts à un autre type de littérature et que l’originalité ne vous fait pas peur, alors pourquoi pas ? Pour ma part, j’aurais encore des difficultés à dire si j’ai réellement apprécié cette œuvre mais une chose est sûre, sa singularité ne m’a pas déplu.

Si vous souhaitez vous faire une brève idée du style, le début du livre peut être feuilleté ici.

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