Mister Funk

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Publié aux éditions XYZ, qui avaient récemment sorti Zombies – Sociologie des morts-vivants de Vincent Paris, Mister Funk est le second roman de Corey Redekop dont le premier ouvrage, Shelf Monkey, avait été encensé par la critique. Au programme une aventure originale de mort-vivant bien loin de ce que l’on a l’habitude de lire habituellement. On ne criera toutefois pas au vent de fraîcheur sur le genre, non seulement car le héros, Sheldon, passe une large partie du roman les tripes à l’air, mais aussi car il ne s’agit pas réellement d’un livre DE zombie mais d’un livre AVEC des zombies. Les thématiques traitées sont donc très différentes d’un livre post-apocalyptique habituel, mais puisque nous retrouvons dans Mister Funk notre créature favorite et que le roman est loin d’être inintéressant, nous avons décidé de partager cette découverte avec vous.

Sheldon Funk est un acteur à la carrière ratée. Il enchaîne les petits rôles que son agente, désespérée de le compter parmi ses poulains mais toujours loyale, parvient à lui dégoter. Du côté sentimental, ça ne va pas mieux. Homosexuel, il enchaîne les conquêtes d’un soir sans jamais réussir à s’attacher à quelqu’un plus de quelques semaines. Pire, sa vie familiale est réduite à néant, puisque le seul être proche, sa mère, est dans une situation de décrépitude avancée. C’est cette vie de malheur qu’il croit avoir perdu un jour dans les toilettes sales d’un bus alors qu’il se réveille à la morgue. Il se rend alors rapidement compte, la cage thoracique ouverte par les médecins légistes et les organes arrachés, qu’il n’a pas quitté ce monde mais qu’il est de retour sous une nouvelle forme : il est un mort-vivant. Au même moment, une faim étrange et incontrôlable pour la chair humaine l’envahit. Après s’être échappé, créant un mystère autour de la disparition d’un corps de la morgue, il doit apprendre à contrôler cet appétit insatiable s’il espère se réintégrer dans la société des vivants. Il est loin de se douter qu’il sera bientôt sous le feu des médias.

« Ma voix était râpeuse, crue, des éclats de verre frottés contre de la glaise et de la viande hachée. J’ai appelé la chatte quelques fois. «Sofa. Sofa. Sofa. Hé, Sofa. Viens ici.» J’ai joué avec la modulation, réussi à faire, d’un murmure exsangue, une parodie de gentillesse. Un pédéraste qui invite le livreur de journaux à entrer pour un biscuit. Sofa a enfin émergé de sa cachette pour venir faufiler sa masse entre mes jambes. J’y voyais la preuve de mon succès.”

Avec un scénario aussi déluré et si ouvertement absurde, il fallait bien un style aussi osé que celui de Corey Redekop. L’auteur ne lésine jamais sur les images audacieuses et souvent répugnantes et enchaîne les scènes d’une incroyable absurdité comme celle où Sheldon, de retour chez lui, tente tant bien que mal de se rafistoler et finit par se clouer une planche à découpé en bois en guise de torse ou encore ce tournage de film ou Johnny Depp et Tim Burton finissent littéralement en morceaux (il fallait oser). L’extravagance des situations est aussi accentuée par le langage sans retenu et osé de l’auteur ainsi que par des descriptions détaillées d’éléments plus ou moins ragoûtants. Lorsqu’il désire décrire quelque chose il ne passe pas par quatre chemins et fonce tête baissée sans jamais tomber toutefois, dans la vulgarité gratuite et l’obscénité.

“J’ai soigneusement placé la planche à découper par-dessus les serviettes, la coinçant entre les restants de cage thoracique jusqu’à ce qu’elle soit bien ajustée. Visant de biais, le miroir dans la main gauche et la cloueuse dans la droite, j’ai planté un clou dans la planche, ce dernier perçant le bois et s’enfonçant au creux de la moelle et de l’os de mes côtes sciées.”

Mister Funk ne peut toutefois pas se résumer en un enchaînement de scène comiques puisque l’ouvrage est réellement construit comme une satire sociale. Au travers de son personnage, Corey Redekop dresse le portrait critique de la société du divertissement américain et des médias. Ce milieu est donc montré comme une société du dispensable, où tout n’est qu’un phénomène de mode et de considérations financières. Avant que sa condition de mort-vivant ne soit révélée au grand public, Sheldon évolue dans un monde où les acteurs sont traités comme des objets par de grandes boîtes qui en disposent comme bon leur semble. C’est aussi l’univers des artifices où dès que l’on apprend l’homosexualité de Sheldon, il est écarté de bon nombres de projets. En revanche, lorsque Sheldon est présenté aux médias, au départ incrédules, il devient vite une vedette, vénérée pour son étrangeté mais également par des hordes de nécrophiles. Les vautours tentent alors de l’instrumentaliser pour gagner de l’argent.

“Bizarre que le phénomène surnaturel sans précédent d’un cadavre réanimé et loquace ne puisse raisonnablement retenir l’attention du public que quelques semaines, sans coup de pouce. La vidéo virale d’un écureuil prisonnier d’un sous-marin faisait déjà fureur, on parlait d’une adaptation pour le cinéma.”

Les talk shows, si importants aux États-Unis ne tardent donc pas à s’emparer du phénomène avec une hypocrisie dépeinte très vivement par l’auteur. Ainsi Sheldon est invité uniquement pour faire le buzz et aucune considération pour lui n’existe chez les présentateurs. Enfin, cette critique du pouvoir de l’argent qui permet d’acheter n’importe quoi et n’importe qui, s’illustre dans les derniers chapitres du roman par l’apparition d’un personnage mystérieux, Dixon, une sorte de maître du monde monstrueux opérant dans l’ombre. A ce titre, si la plupart des personnages flirtent avec la caricature avec leurs traits volontairement grossis, Dixon est le seul qui est vraiment trop caricatural et donc trop peu crédible. Il est d’ailleurs au cœur de l’une des intrigues les moins intéressantes du roman à l’image de l’histoire d’amour entre Sheldon et un autre acteur du nom de Duane. Ces deux parties sont assez artificielles et mènent malheureusement à une fin décevante comparée à tout le reste du roman.

Mister Funk est donc un livre à prendre pour ce qu’il est : une satire sociale dévergondée qui s’amuse des côtés absurdes de la condition de mort-vivant tout en faisant référence aux codes du genre avec un zombie contagieux et cannibale. Une lecture qui vous changera des romans zombies habituels à condition que vous soyez prêt à voir le zombie dans un contexte différent.

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