Critique du livre Réveillez-moi

Réveillez-moi

Qui aurait cru que derrière ce titre, plutôt intriguant, se cachait un roman zombiesque comme on les aime ? Car, niveau marketing, et on le voit aujourd’hui avec la prolifération du terme zombie, ce choix est assez surprenant. Pourtant, ce titre convient parfaitement à cette œuvre, parue en 2007, et c’eût été dommage d’en choisir un autre. En effet, lorsque l’on fait un cauchemar, la seule chose que l’on souhaite c’est d’être réveillé. Or, c’est un véritable cauchemar qui est justement dépeint, avec talent, par Julien Millanvoye, ce jeune auteur français dont Réveillez-moi est le premier livre.

Réveillez-moi raconte l’histoire de sept personnages alors que les morts reviennent à la vie. On retrouve donc deux frères, Paul et Cyrus, tout deux mordus par des zombies, Cedric et Laure qui tenteront une histoire d’amour en plein coeur de la crise, Audrey qui aidera Fabrice, son mari, à accomplir son travail de militaire, et Alexandre, un psychiatre réquisitionné par l’armée. Ainsi, durant les 173 pages de son roman, Julien Millanvoye décrit avec force une semaine de la vie de ces personnes, qui finiront par se rencontrer, alors que leur monde est peu à peu dévoré par les morts. Il ne leur reste alors qu’une chose, la vie. Si précieuse mais devenue si confuse, ce fardeau source de joies.

Des personnages aboutis et des questions profondes
Julien Millanvoye parvient en quelques mots à nous faire entrer dans la peau de ses personnages et à nous faire partager leurs interrogations. Par exemple, Laure dont la mère est sous assistance respiratoire à l’hôpital, est confrontée à un terrible dilemme : survivre en abandonnant sa mère, ou rester à ses côtés jusqu’au bout. De la même manière Fabrice et Alexandre s’interrogent sur l’efficacité de l’action militaire et sur l’utilité des ordres qui peuvent leur être donnés. A ce titre, Julien Millanvoye dresse un portrait remarquable et très satirique de l’état major militaire et de sa manière de gérer la crise. Son absence de clairvoyance et son entêtement à ne pas vouloir recourir aux mesures nécessaires par peur de choquer et de révolter la population, le poussant à enchaîner les pires erreurs. D’ailleurs, celles-ci sont crûment dépeintes dans leur simplicité et leur monstruosité.

Enfin, les différents personnages se posent des questions sur le sens de la vie et notamment sur la mort. Car, c’est face à pareil décharnement de leur monde, chéri ou haï en l’occurrence, qu’ils prennent conscience de l’imminence de la mort et de la fragilité de leur être. La mort étant à présent matérialisée par ces inconnus ambulants, ces amis et parents disparus puis revenus, ils comprennent qu’ils ont toujours été les seuls responsables du cours de leur vie. Alors, puisqu’il est temps de vivre mais aussi de mourir, il ne reste qu’à se raisonner, à tenter une histoire d’amour, à oser s’affirmer, à se battre et surtout à vivre, pour mourir en paix et peut-être heureux après cette terrible mais si belle introspection.

Dès lors, tout cela aboutit à un ensemble de réflexions très intéressant. Oscillant en permanence entre effroi, mal aise et émotion vous ne serez alors plus capable de poser le livre, tenus en haleine par de si beaux développements.

Extrait du livre : “Empli des corps aux démarches raidies, le train cogne et se boursoufle par intermittences et respire, alternance de calme et de chocs. Des toilettes, elle entend les mains cognant la porte, les griffures contre le métal, les onglets qui se cassent et bientôt un lent glissement régulier, leur envie absolument entière d’entrer, si la porte tient il faudra tôt ou tard se résoudre à boire de cette eau, se dit-elle. La porte tiendra ; mais ce sont les gonds qui cèdent.”

D’autre part, le livre est très descriptif et axe sur le réalisme. En effet, bien que l’auteur ne s’attarde que très peu sur le factuel, le livre est incroyablement riche en images et en descriptions poignantes des pensées et du ressenti des différents personnages. Ce choix, permet d’ailleurs au lecteur de mieux s’identifier aux personnages et à faire sienne leurs questions et réflexions puisqu’on ne connaît que leur nom. Ils ne sont jamais décrits et on ne sait pas non plus où et quand se passe le livre. Ainsi, les rares scènes d’actions sont toujours décrites de manière crue, imagée et pourtant si percutante. Car, s’il y a bien une chose dont semble avoir conscience l’auteur, c’est de la vivacité de l’imagination de l’homme. Ainsi, plutôt que de décrire de façon prolixe les scènes les plus horribles, l’auteur a choisi de les évoquer crûment avec des phrases courtes et saisissantes, usant alors de la force de notre imagination pour que nous les concrétisions et en ressentions toute l’horreur. C’est de cette manière souvent poétique que Julien Millanvoye nous plonge dans un monde glauque et ultra-réaliste où tout ce en quoi l’on croyait est révolu, où faire son introspection est tout ce qu’il reste et où même les autorités ne savent plus comment réagir.

Extrait du livre : “Nous marchons depuis toujours et pour l’éternité. Nous sommes près de vous, avec vous, nous sommes si nombreux que vous finirez par croire que nous sommes en vous. Nous sommes vos morts, nous sommes vos blessures, nous sommes votre passé qui refuse, refuse, refuse sans cesse de s’éteindre et duquel vous refusez tout enseignement, nous sommes une seule entité qui ne peut exister là où vous êtes.”

Un style parfois difficile : un livre pour lecteurs avisés
Malgré tout, aussi intense soit-il, Réveillez-moi, n’est pas un livre facile à lire. D’abord parce qu’il aborde des thématiques complexes et pousse la réflexion bien plus loin que les autres romans zombiesques mais surtout parce que le style de Julien Millanvoye n’est pas cristallin. En effet, le roman apparaît comme une succession de phrases longues et souvent alambiquées, multipliant les virgules et les précisions postposées. Du coup, cela peut nous amener à devoir relire plusieurs fois une phrase avant d’en comprendre le sens profond. A ce titre, il existe une certaine inégalité entre les passages. Certains mettent en lumière dans un style agréable et puissant des choses profondes et sensées tandis que d’autres sont difficilement intelligibles.

Ainsi, Réveillez-moi est un très beau livre poussant loin la réflexion mais au style assez difficile. Dès lors, nous ne saurions que le conseiller à des lecteurs avisés. Mais si vous vous en sentez le courage et avez envie de prendre une bonne claque, demandez donc à Julien Millanvoye de vous réveiller.

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