Critique de La nuit a dévoré le monde

La nuit a dévoré le monde

Chaque année, la rentrée littéraire nous apporte son lot de découvertes. Alors quand un éditeur aussi renommé et sérieux que Robert Laffont décide de publier un roman de zombie pour sa propre rentrée littéraire – le livre est sorti le 23 aout – autant dire que nous ne pouvons qu’être intéressés. Le romancier français Martin Page, qui écrit sous le pseudonyme de Pit Agarmen, signe ainsi avec La nuit a dévoré le monde son sixième roman et nous plonge dans un Paris envahi par une armée de morts.

Antoine Verney a une vie que peu lui envieraient. Sa petite amie l’a quitté et s’est mariée avec un homme qu’elle n’estime même pas, son métier d’écrivain lui rapporte à peine de quoi vivre, il raccommode ses habits pour être présentable, il n’a que deux amis et lorsqu’il est invité à une soirée il est incapable de s’intégrer aux invités. Ainsi, alors qu’il participe à une fête dans un appartement de Pigalle, il finit saoul et isolé dans la pièce où les manteaux des fêtards ont été déposés. A son réveil, il découvre une scène de carnage : les murs et les sols sont couverts de sang, un corps sans tête gît à terre et des zombies gémissent dans la rue. Il décide alors de se barricader dans l’appartement pour tenter de survivre à ce cauchemar.

Ce choix d’enfermer le héros dans un lieu si restreint est l’un des points forts du roman. Pit Agarmen nous propose ainsi un huis clos particulièrement intense au cours duquel il attache un très grand soin à détailler l’évolution des pensées et des prises de conscience de son anti-héros. Il dépeint ainsi un homme simple, sans raison apparente de survivre, et qui change régulièrement de vision sur le monde, oscillant entre le regret de sa vie passée qu’il détestait et la joie de découvrir un nouveau monde qui l’effraie.

Il aborde ainsi de manière simple mais touchante certains aspects de la vie, montrant par exemple à quel point l’homme est dépendant des petits rituels de son quotidien. Pour oublier sa situation et ne pas sombrer dans la folie de la solitude, notre héros s’occupe l’esprit en écrivant, en faisant le ménage de l’appartement et s’essaie même au bricolage.

On ne peut alors s’empêcher de penser au téléfilm allemand Rammbock (Undead Berlin) avec son côté ultra réaliste et avec son anti-héros, si simple et attachant, retranché dans un appartement à Berlin. Toutefois, l’absence d’autres personnages et de motivation amoureuse dans la survie du héros, donnent un caché différent à La nuit a dévoré le monde qui montre que le huis clos a encore de nombreuses choses à offrir du côté zombie.

D’autre part, Pit Agarmen nous montre, de façon parfois presque poétique, à quel point la présence des autres est importante. Seul depuis plusieurs mois, Antoine risque ainsi sa vie pour approcher un chat, prend ses repas en tête à tête avec les oiseaux et n’hésite pas à capturer un zombie pour se laisser toucher et retrouver un contact physique. Car sans un autre pour nous reconnaître et nous désirer (même si c’est pour nous dévorer) nous ne sommes qu’un néant avide de reconnaissance. Ainsi, Antoine passe d’un état d’esprit à un autre. D’abord, il prend conscience que sa vie antérieure n’était pas aussi solitaire qu’elle le lui semblait et que des personnes qui lui étaient anodines – une éditrice sympa, un barman qui lui paie un café – revêtaient en fait une grande importance. Ensuite, il finit par être heureux que l’humanité soit passée du statut de propriétaire du monde à simple locataire qui a rendu les clés, comme le dit justement l’auteur. Le huis clos est de plus, joliment dépeint, avec des phrases claires, simples et souvent très justes.

On apprécie également le soin apporté à rendre l’univers et le comportement d’Antoine crédibles, notamment pour ces aspects relatifs à la survie (on pense encore à Rammbock). D’abord, celui-ci refuse de sortir s’exposer à la menace zombie et se barricade dans l’appartement. Après un inventaire de ses ressources, il finit par agrandir son univers en conquérant tout l’immeuble et en le fortifiant. Il dispose ainsi de nombreuses bassines pour récupérer l’eau de (l’abondante) pluie parisienne sur le toit de l’immeuble, il pille les autres appartements et organise son repère afin de tenir le plus longtemps possible. Il est donc agréable de voir un personnage qui agit en toute logique en évitant de prendre des risques inutile. Un reproche tient tout de même à la facilité avec laquelle il trouve des armes à feu, celles-ci ne devant pas être si nombreuses chez les bobos.

Enfin, on ne peut que regretter que le roman soit si court. D’environ 200 pages en gros caractères, la présence de nombreux chapitres fait que les pages blanches se multiplient à notre grand dam. Du coup, on en arrive à se dire que Pit Agarmen a fini par abandonner son personnage. Bref, avec une fin qui semble un peu bâclée et facile, l’impression est sans appel, on ressent une certaine rancoeur en se disant que l’auteur était finalement peut-être à court d’idée.

Quand un écrivain talentueux comprend tout ce qui fait la richesse du genre zombie, on ne peut qu’obtenir un livre d’une grande qualité que l’on vous recommande plus que vivement malgré une fin trop brusque et rapide. Espérons donc que ce livre trouve plus de lecteurs que les romans à l’eau de rose de son héros.

Extraits du livre : “Vous êtes sur un balcon et vous vous rendez compte que vous assistez à un film d’horreur. Mais réel cette fois. Tous les films que vous avez vus vous reviennent en mémoire et vous comprenez que ce n’est pas un rêve et que la terreur est enfin au grand jour : des zombies sont en bas de chez vous. Des zombies. Il n’y avait pas à tergiverser. Dès ces premières secondes, j’ai su que ce n’était pas des psychopathes ou des terroristes, mais des créatures d’une tout autre nature. Comment appelle-t-on des êtres qui ne s’arrêtent pas après avoir pris une dizaine de balles dans le corps et qui confondent les gens avec des sandwiches ? La réponse est évidente. Je ne suis pas du genre à me voiler la face. J’ai une devise depuis l’enfance : quand on pense au pire, on a souvent raison.”
[…]
“Leur mort ne me semble pas aussi injuste que s’ils avaient péri dans un accident de voiture ou à cause d’un cancer. Ils sont morts comme tout le monde. Aussi fou que ça puisse paraître : c’est normal. C’est moi qui suis anormal. J’aurais voulu mourir avec eux. J’aurais voulu être emporté et marcher à leurs côtés.
[…]
“Les affronter n’est pas pour me déplaire enfin des adversaires avec lesquels il n’est plus question de politesse, de bienséance, de codes sociaux. Non. C’est clair. Je vous hais et je vais vous tuer. Cela fait un bien fou d’abandonner le vernis humaniste qui nous empêchait de massacrer les connards qui dictaient leur loi. J’ai un but, un combat : j’existe. Je me venge de trente-six années de mauvais traitement. Et bon Dieu, ça me rend heureux.”

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6 commentaires

  1. Mon prochain achat zombie, en ce moment je le vois partout sur le net, il me fait de l’œil !

  2. umby-24 dit :

    Un excellent livre à acheter les yeux fermés. L’exercice du huis clos est toujours difficile à mener mais ici pas un moment d’ennui, le tout se lit avec grand plaisir.

    1. Squeletor dit :

      Content de voir que des gens découvrent encore ce super bouquin ! Umby, te sachant un gros lecteur, je te conseille ça que je viens tout juste de finir et qui est assez cool et original : http://www.myzombieculture.com/2014/11/03/celle-qui-a-tous-les-dons-un-nouveau-roman-zombie-a-la-the-last-of-us/

      1. umby-24 dit :

        merci du conseil, je garde ça en mémoire.
        D’ailleurs en ce moment, j’alterne la littérature Z avec des romans traitant du pots-apocalyptique. Y’a vraiment des trucs sympas. Sans les Z on a aussi des visions d’avenir bien flippantes ^^

        1. Sébastien dit :

          Je te conseille aussi Rage de David Moody. Tout le roman est vu par une personne infecté. Bien flippant et bien écrit. A lire si ce n’est déjà fait.

          1. umby-24 dit :

            Merci, je vais essayer de me trouver ça je ne le connais pas

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