Interview – Vincent Paris, auteur de Sociologie des morts-vivants

Vincent Paris

Nous avons récemment eu l’occasion de nous entretenir avec Vincent Paris, l’auteur Québécois de Zombies : Sociologie des morts-vivants sorti il y a quelques semaines aux éditions XYZ. Alors que sa petite fille se formait une culture zombie béton en regardant Shaun of the dead il a eu la gentillesse de répondre à nos questions.

My Zombie Culture : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur vous ?
Vincent Paris : Je suis professeur de sociologie dans un collège au Québec depuis 2006. Je suis diplômé en sciences politiques et en sociologie… J’ai aussi été chargé de cours et chercheur. Je me suis intéressé à beaucoup de sujets : mouvements sociaux, sexualité, interactions sociales… et zombies. Je suis du genre à vouloir m’intéresser à différents sujets, plutôt que de me faire spécialiste d’un seul… Aujourd’hui, c’est le zombie. Demain ? On ne sait pas !

MZC : Et donc le sujet des zombies vous a intéressé, pourquoi avoir décidé d’écrire Zombies – Sociologie des morts-vivants ?
VP : Le zombie est pour moi un solide alibi, sinon le prétexte par excellence pour faire de la sociologie. Je regarde des films de zombies par divertissement depuis plus de 15 ans… Je ne peux jamais m’empêcher de faire de la sociologie lorsque je regarde un film.

MZC : J’imagine donc que vous avez du regarder / lire beaucoup d’œuvres zombies pour écrire le livre. Vous avez dû mener des recherches supplémentaires ? Regarder plus de films ?
VP : J’en visionnais normalement deux ou trois par année. Mais disons qu’à l’été de 2012, je prenais tout ce qui passait… Tenez, la semaine dernière, j’ai vu Gangsters, Guns and Zombies.

MZC : Ah nous l’avons chroniqué récemment, c’est pas un chef d’oeuvre… des œuvres qui vous ont marqué dans ce que vous avez vu ?

VP : Effectivement… J’ai été surpris par Juan de los Muertos (Juan of the Dead) Pour les œuvres, Better Off Dead est sans contredit une excellente recherche. Un recueil de quelques bons articles, plus universitaire comme approche, mais bien fait… mais rien en sociologie !

MZC : Oui Juan of the Dead est vraiment sympa ! Changeons de sujet. Vous le précisez vous-même dans l’ouvrage, vous avez choisi de placer le mot zombies dans le titre de l’essai pour qu’il soit plus facilement repérable par les amateurs du genre. Dans votre cas, cela se justifie, mais que pensez-vous de cette tendance à vendre le mot zombie à toutes les sauces ? Comme pour le film Warm Bodies ou encore le fameux Zombie de Miami.
VP : À l’origine, j’avais intitulé le manuscrit Sociologie des morts-vivants. Ajouter le mot « zombie » a été un choix (non négociable !) de la maison d’édition. J’imagine qu’ils avaient eux-aussi flairé la bonne affaire. Le zombie se démocratise, au sens où on l’utilise à tout. Ça passera, c’est l’aspect plus « mode ». Il restera cependant un noyau pur et dur après le passage de la « mode »…

MZC : D’ailleurs pour vous, qu’est-ce qu’un zombie ?Sociologie des morts-vivants
VP : J’offre mon humble définition dans le livre. Aujourd’hui, le zombie est une machine triviale. Un dispositif à fonction unique : ingérer de la chair. En ce sens, il s’apparenterait davantage à un champignon ou un parasite… Lui attribuer une « volonté », ce serait comme dire que le champignon à l’intention de s’accrocher à l’arbre

MZC : Oui nous pensons aussi que le zombie ne doit pas avoir de volonté… Pour revenir au contenu même de Zombies – Sociologie des morts-vivants, pourquoi avoir choisi de mélanger les genres littéraires, entre récit et essai ?
VP : C’était pour moi une façon de vulgariser la chose, et d’avoir du plaisir dans l’écriture. Les essais en sociologie sont souvent hermétiques… Je voulais montrer que l’on pouvait faire de la sociologie et s’amuser, tant du point de vue de l’auteur que du lecteur.

MZC : Est-ce que c’est cette volonté de rendre l’ouvrage pédagogique qui vous a poussé à mélanger des sources ‘académiques’ avec des sources plus légères ?
VP : Tout à fait. Cela peut sans doute déranger le connaisseur, j’en conviens et j’en étais conscient. Il aurait fallu séparer la problématique en deux… mais cela aurait exigé une section supplémentaire. Les ouvrages académiques et « plus légers » sont distincts, mais ils ont quelque chose en commun, ils parlent du zombie. J’aurais même mélangé mon livre avec tout ces ouvrages également ! Je voulais un ouvrage court.

MZC : Dans une partie du livre vous expliquez qu’il ne faut pas toujours chercher une idéologie derrière les zombies walks, je suis bien d’accord je pense que ce sont avant tout des gens qui se réunissent pour s’amuser, pour incarner un être qui ne pense pas, s’oublier quelques heures. Pourquoi croyez-vous que les journalistes cherchent toujours à faire parler le phénomène en y cherchant de l’idéologie ?
VP : En premier lieu, je dirais qu’il y a un réflexe très puissant dans nos sociétés à vouloir tout voir d’un point de vue politique. Cela permet aux journalistes (qui ne sont pas sociologues !) de réduire la complexité de notre monde. Aussi, « politique » est un mot qui capte l’attention, qui fait vendre des journaux même ! Mais de mon point de vue, tout n’est pas politique, surtout pas les marches. Je trouve cela curieux également que l’on me demande si le zombie est « de gauche » ou « de droite »… Vous et moi savons très bien que cette distinction, pour le zombie, ne tient pas la route. Le zombie est bien au-dessus (ou en dessous !) de la politique.

MZC : Pourtant il existe bien une division au sein des zombies… deux parties… Vous voyez de quoi je veux parler ? J’ai envie de vous titiller un peu. Dans l’ouvrage vous mentionnez le grand débat entre zombies lents et zombies rapides, et vous affirmez très clairement de quel côté votre cœur bas, pourquoi ?
VP : J’aime les zombies lents. Mais cette préférence n’a rien de sociologique. Elle n’est que personnelle. Le zombie lent me ramène aux premiers films zombies. Je me souviendrai toute ma vie de la première fois où j’ai regardé La nuit des morts-vivants… Je devais avoir 10 ans. Aimer le zombie lent est pour moi quelque chose de nostalgique… Il faut croire que j’aime la nostalgie.

MZC : Il y a deux passages extrêmement intéressants dans votre ouvrage, sur les liens entre la société et les risques et sur la différence entre réel et virtuel. J’ai d’ailleurs particulièrement aimé l’idée que le zombie était finalement réel non pas en tant que chose physique mais en tant qu’élément essentiel de la pensée populaire d’aujourd’hui. Vous pouvez nous en dire quelques mots ?
VP : C’est aussi mon passage préféré du livre. Celui qui aurait dû faire cent pages. Le zombie est réel parce qu’il fait partie de la communication : on en parle, il produit des œuvres d’art, des sites, etc. en ce sens, il est une « chose ». Réalité vient du mot « res » qui signifie « chose ». Et si c’est une chose, c’est réel. En ce sens, faire la sociologie du mort-vivant, c’est s’intéresser à la société, à la réalité sociale. Pas à l’individu ! Si vous me demandez pourquoi le phénomène « fascine » l’individu, je vous répondrai candidement : demandez-lui ! Dans ce cas, c’est la société, en elle-même, qui est fascinée par le zombie. C’est une façon pour cette réalité (sociale) de mettre en scène… sa propre possibilité d’extinction. J’avance d’ailleurs d’entrée de jeu dans le livre : il n’y a pas d’individus dans la société. C’est une réalité autonome et indépendante, face entre autre à ce qui se passe dans nos consciences.

MZC : A quand ces 100 pages alors ?
VP : Je peux vous faire un aveu… Je travaille actuellement sur la question de l’identité d’un point de vue sociologique. Ma prémisse est la suivante : si vous voulez comprendre la question de l’identité dans la société, observez la façon dont la société met en scène ou parle du zombie.

Everything You Ever Wanted to Know About ZombiesMZC : Ah on espère donc pouvoir lire ça bientôt ! Revenons donc à votre ouvrage. Matt Mogk dans son ouvrage, Everything you ever wanted to know about zombies, soutient que le zombie moderne est vraiment né avec Romero sous l’influence de Matheson et des vampires, dans votre ouvrage vous remontez jusqu’à la Bible ? Vous pensez réellement qu’on peut parler de zombie dans les textes sacrés ?
VP : Pour le zombie du cinéma, je suis d’accord avec Mogk. Mais pour ce qui est de la symbolique générale et dans la façon dont on en parle aujourd’hui dans et à l’extérieur du cinéma. Non. Des zombies dans la Bible ? Oui et non. De morts ramenés à la vie ? Certainement. Lisez l’Ancien Testament, dans les passages où l’on parle d’individus que l’on ramène à la vie, remplacez le mot Dieu par « virus » et vous aurez quelque chose comme le germe de la conception moderne d’aujourd’hui.

MZC : Oui mais s’agit-il vraiment de morts-vivants ? Ce sont, comme vous le dîtes des morts ramenés à la vie, ils ne sont alors plus vraiment morts alors qu’un mort-vivant reste un cadavre qui se déplace. Pour eux, c’est comme si la mort était une pause entre deux vies accordées par Le Seigneur alors que pour le zombie ou le mort-vivant, la mort est plus un état de vie.
VP : Pour ce qui est de la notion de passage, il y a certes un lien. Mais avec Jésus. Cependant, dans le cas de Lazare, on est devant un mort-vivant qui sort de son édicule et qui part errer. « Déliez-le, et laissez-le aller ». Aussi, on raconte dans les textes qu’à la mort de Jésus, des saints sont sortis de leur tombeau pour déambuler… Je pense qu’il y a là des morts, en décrépitude, qui marchent. Je ne prétends pas être un exégète cependant, encore moins un théologien. Cela est certes sujet à discussion. À l’écriture de ce chapitre, j’ai longuement hésité. Je pensais même à un moment le retirer tout simplement. Je craignais que cela choque (les croyants) et d’un autre côté, je pensais (sans doute à tort) que cela était une évidence dans l’univers de la culture zombie. Cela fait jaser !

MZC : Oui, c’est bien vrai qu’il y a toujours à discuter avec ce genre de textes qui sont vraiment libres à interprétation. Mais vous, quel sens donnez-vous à la présence de morts-vivants dans ces textes ?

VP : La Bible est un livre important, d’un point de vue social. Il crée du sens, un éthos, des référents. La mort est un sujet éternel. On en a toujours parlé, on en parlera toujours… Elle sera toujours ce vilain tour que l’improbable joue au probable. Dans la Bible, le mort-vivant sert à expliquer aux vivants de l’époque l’improbable, l’incertain… Le mort-vivant dans les textes sacrés sert à « jouer » avec l’incertain, ce que l’on ne peut pas comprendre ou saisir. Le mort-vivant est une réalité virtuelle. Une réalité potentielle qui, aujourd’hui, ne s’est pas encore actualisée. Dans la bible, vue de l’intérieur, la réalité est actualisée !

MZC : C’est donc la fascination pour la mort, pour l’inconnu…
VP : La fascination pour la mort ? Je ne sais pas. Enfin pas du point de vue de l’individu. Je trouve cela réducteur, chez certains analystes, d’y voir une fascination pour la mort ou la violence… ou un déni… Comment, d’un point de vue empirique ou méthodologique, arriver à cette conclusion (fascination pour la mort, déni, etc.) A-t-on interviewé les fans de films ou de jeux vidéo ? Moi, comme amateur de zombie, je trouve cela même ridicule de dire que « j’aime » cela parce que je suis fasciné par la violence… vous ne trouvez pas ?

MZC : Oui je suis bien d’accord, j’aurais même, en fait, du mal à dire en quelques mots ce qui me pousse à m’intéresser tant au zombie.
VP : Il y a beaucoup plus que ça. Par exemple, le risque. Si la société produit des films de morts-vivants, de la littérature et des jeux vidéo, c’est parce que le zombie met en scène un risque. Il est une copie conforme à l’original qu’est la société . la société du risque. Et ça, c’est amusant pour l’individu. Tout simplement. Si l’on cessait d’être dans le « déni de la mort », on peut parier que les taux d’homicide augmenteraient… Vous aimez les zombies ? Vous devez être dans le « déni de la mort » ? Franchement… Non. Au contraire, la mort, je joue avec, je la fête et je m’y amuse. Et cela n’est pas le symptôme de quoique ce soit. Bien au contraire. Je ne vois donc pas dans le zombie le signe d’une pathologie sociale.

MZC : Qu’y voit donc l’œil éclairé du sociologue ?
VP : Le signe que la société assure sa propre reproduction par le biais d’une mise en scène de sa propre extinction. Comme l’Apocalypse biblique, une possible fin, n’a jamais arrêté la société, les zombies (au plan de la fiction) permettent à la société de s’immuniser contre un risque potentiel et de se reproduire aussi… jusqu’à ce que ça se produise vraiment. L’avenir est incertain, ça c’est sûr. Si jamais cela arrive…

MZC : On arrive justement à la dernière question, très simple. Si jamais cela arrive, que ferez-vous ?
VP : Je prends ma fille et ma copine avec moi. J’évalue la situation. Ma maison est risquée. Il y a beaucoup trop de fenêtres Il faudra lui dire adieu. Le Québec est vaste. Je file en forêt ! Et j’attends l’hiver… mais après avoir visionné Dead Snow, je ne sais trop…

MZC : Il me reste donc à vous remercier d’avoir pris le temps de répondre à nos questions, merci !

Si vous souhaitez vous procurer l’ouvrage de Vincent Paris, vous pouvez le commander dans sa version numérique sur n’importe quel site marchand ou en version papier à la Librairie du Québec à Paris.

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