The Last Survivors, Épisode 10 – Chapitre 1

tls101

1

Le sol était recouvert de corps qui tentaient désespérément de reprendre leur souffle. Les visages meurtris des fidèles se tordaient de douleur, leurs yeux cherchant difficilement un point sur lequel se fixer. Leurs bras tendus vers le ciel s’agitaient comme s’ils voulaient s’accrocher à leurs vies passées, brutalement arrachées. Ils toussaient et vomissaient une substance visqueuse noirâtre. Le virus coulait dans leurs veines, gangrenant chacun de leurs organes à une vitesse foudroyante. Leurs corps pourrissaient de façon exponentielle.

Une insupportable odeur âcre s’élevait lentement dans l’air et l’empoisonnait. Poussés par un instinct de survie indescriptible, ils se redressaient malhabilement, les uns après les autres, happés brusquement par une faim insatiable.

Le cœur de Salomon se serra quand les regards éteints de ses fidèles se posèrent sur lui. Il fit quelques pas en arrière et s’immobilisa tout à coup, curieux face à ces pantins désarticulés. Ils étaient hagards, perdus dans un brouillard d’incompréhension. Ils fixaient le révérend avec insistance mais ne le reconnaissaient pas.

Un type poussa soudainement un râle étouffé, presque animal en direction de Salomon, sa gueule ouverte laissant échapper un ruissellement de cette substance noirâtre. Et aussitôt, imitant leur congénère dans une caricature absurde, c’est toute l’assistance qui se mit à gémir. Le révérend comprit alors qu’il n’avait plus d’emprise sur eux. Son endoctrinement avait poussé ses fidèles dans leur dernier retranchement, les transformant en monstres avides de chair humaine. Finies les belles paroles. Terminés les discours théâtrales. Ce temps-là était révolu, l’heure était à la fuite.

Salomon fit tout à coup volte-face, leur tournant le dos sans un dernier regard de compassion, et courut vers la porte de l’abside. Attirés par ce morceau de viande qui fuyait, les macchabées le poursuivirent. Ils fonçaient sur lui en hurlant. L’homme sortit de la salle et entra dans un couloir en lacet, oubliant totalement de refermer la porte derrière lui, perturbé par la vision d’horreur.

Les zombies s’entassèrent alors dans le corridor, grommelant et crachant leurs tripes dans un balai d’immondices. Ils opérèrent un virage à quatre-vingt dix degrés, certains tombant au sol emportés par leurs élans, alors que d’autres leurs marchaient dessus sans même sans rendre compte. Ils avançaient comme une traînée de fourmis désordonnées.

La porte de sortie se trouvait au fond du couloir. Salomon se précipita vers l’issue. Ses jambes lui paraissaient lourdes, telles deux enclumes qu’il était obligé de traîner. Derrière lui, les grognements et le bruit des talons de chaussures qui frappaient violemment le sol se rapprochaient dangereusement. Alors qu’il pensait ne pas pouvoir y arriver, le révérend parvint à la porte. Il l’ouvrit et la referma aussitôt, épouvanté par les visages des monstres qui se trouvaient de l’autre côté.

La nuit était claire. Le Sanctuaire était plongé dans une tranquillité mystérieuse, presque angoissante. Les bavardages des fidèles qui se promenaient sur la grande place habituellement avaient laissé place au sifflement du vent et à l’écho d’un son lointain et indescriptible.

Salomon foula la place d’un pas hésitant, jetant régulièrement des regards derrière lui. Il prenait la direction du restaurant, pensant peut-être y trouver un endroit où se cacher, quand les zombies s’élancèrent hors de l’église comme une meute de loups bondissant de leur tanière. L’homme paniqua et accourut vers le bâtiment en bois brut. Les monstres envahirent le Sanctuaire et le son lointain fut rapidement remplacé par leurs plaintes insupportables. Salomon sauta les quelques marches du perron et se réfugia dans le restaurant.

Les tables avaient été dressées et le comptoir soigneusement nettoyé comme si les fidèles pensaient reprendre le cours de leurs vies après le culte. Une rangée de whisky attendait fièrement sur une belle étagère en bois, derrière le bar.

—   Où êtes-vous ? s’écria Salomon sur un ton accusateur en parcourant la pièce d’un regard fuyant. Montrez-vous !

La femme apparut derrière lui, sa longue robe traînant sur le plancher.

—    Je suis là, Salomon.

—   Pourquoi m’avez-vous menti ! s’exclama l’homme avec ardeur en se retournant tout à coup. Vous m’avez demandé de créer votre armée, chose que j’ai faite, alors pourquoi ils se retournent contre moi ?

—   Parce qu’ils ne sont que des corps sans âme.

—   Je devais les contrôler pour pouvoir mener votre armée à la victoire !

—   Je ne t’ai jamais dit ça.

—   Quoi ! souffla Salomon, le regard sinistre.

—   D’ailleurs, je ne t’ai jamais dit quoi que ce soit.

La femme s’approcha du révérend et poursuivit :

—   Regarde autour de toi. Regarde ce qu’il se passe dans ce monde. Crois-tu sincèrement que Dieu s’adresserait à toi s’il voulait sauver l’Humanité ? Penses-tu réellement être l’élu du Tout-Puissant ?

Salomon s’enfonça subitement dans un nuage d’incompréhension, le regard perdu dans le vide.

—   Il n’y a jamais eu de Dieu, ajouta la femme. Il n’y a jamais eu de mission ni de Jérusalem.

Cette révélation eut l’effet d’une bombe dans l’esprit du révérend. Elle explosa brutalement, le laissant seul face à ses convictions. Il avait l’impression de suffoquer.

—    Mais vous m’apparaissez ! Vous vous êtes adressée à moi en tant que Dieu !

—   Je me suis adressée à toi comme tu voulais que je le fasse. Rappelle-toi ce que tu as dit à Scott avant qu’il ne retourne l’arme contre lui. Souviens-toi, Salomon.

L’homme fronça les sourcils et replongea à nouveau dans ses souvenirs. Il chercha, perplexe, dans son esprit cet évènement tragique. Après quelques secondes d’hésitation, il revit la scène, projetée devant lui comme un film au cinéma.

Scott avait braqué son arme sur sa femme et son fils, terrorisés et prostrés dans le fauteuil de la maison familiale. L’homme était agité et semblait déterminé. Salomon était entré. Il avait tenté de le rassurer. Leur échange était presque inaudible, tel des sons lointains imperceptibles. Cependant, une phrase résonna dans son crâne comme un écho indésirable : « le Diable est en chacun de nous… »

—    Je ne comprends pas ? bredouilla-t-il, brutalement éjecté hors de son souvenir.

—    Pourtant, c’est évident, Salomon.

Une étincelle se produisit tout à coup dans son esprit et il comprit. Les mots qu’il avait dit à Scott ce jour-là prirent tout leur sens à cet instant. Ses yeux s’écarquillèrent d’effroi. Tremblant, il fit quelques pas en arrière, jusqu’à ce que son dos heurte le comptoir. Il se laissa glisser le long du bar et s’assit au sol, abasourdi.

—    Mais qui êtes-vous ? demanda-t-il d’une voix atone.

—    Je suis toi, Salomon. Je suis ta part sombre, le démon qui vit en toi.

L’homme prit alors conscience de ses actes. Son visage se rembrunit.

—    Impossible. Dieu m’a conduit ici.

—    Tu connaissais déjà cet endroit. Tu n’as fait que suivre ton instinct.

—    Il m’a ordonné de faire tout ça. Il m’a choisi !

—    Je suis présent uniquement dans ton esprit.

—    Non !!! hurla l’homme, bien décidé à rejeter ces révélations.

Il se leva précipitamment et se saisit d’un couteau sur une des tables, poussé par une colère indicible. Il se jeta ensuite sur la femme et planta l’arme dans son épaule. Puis il recula de deux pas en la regardant fixement, alors que les remords l’envahissaient,  toujours persuadé qu’il s’adressait à Dieu.

La femme ne saigna pas mais, après quelques secondes, un torrent de sang jaillit de la plaie et aspergea le plafond du restaurant. C’était une image hallucinante. Terrifiante. Un cauchemar éveillé que Salomon ne parvenait pas à comprendre. Le sang recouvrit entièrement le plafond, puis les murs de la salle, le comptoir : tout devint rouge. Le corps de la femme se souleva comme un esprit vengeur et vola vers le révérend. Elle pénétra en lui et disparut à tout jamais dans ses entrailles. Le sang s’effaça et les couleurs du restaurant reprirent tous leurs droits.

Salomon esquissa un sourire. Il avait l’impression d’avoir récupéré une partie de lui-même et il se sentit bien, apaisé. La part sombre présente en lui venait de prendre le dessus sur l’homme de foi qu’il avait été autrefois. Il ne pouvait pas lutter. Il se laissa alors envahir par tous les mauvais sentiments qui l’avaient animé depuis le début de l’apocalypse. Il n’agirait plus comme un disciple de Dieu. Il était devenu l’incarnation du Diable qui sommeillait en lui et il était convaincu que l’armée de morts, grognant à l’extérieur, n’attendait plus que ses instructions…


<<Chapitre précédent

Liste des chapitres

Chapitre suivant>> (22/05)

Pour suivre l’actualité de The Last Survivors, n’oubliez pas de liker sa page Facebook.

Share Button

Vous pourriez aussi aimer

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>