Interview de Fabien Clavel, auteur de L’Evangile Cannibale

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Il y a quelques semaines nous critiquions L’Evangile Cannibale, un roman zombie acide et d’une rare originalité. Mais, désireux d’en savoir plus sur cette œuvre qui sort des sentiers battus, nous avons contacté son auteur, Fabien Clavel, qui a eu la gentillesse de répondre à nos questions.

Fabien ClavelMZC : Fabien, peux-tu te présenter rapidement à nos lecteurs, pour ceux qui ne te connaissent pas encore.
Fabien Clavel : J’ai entamé ma douzième année d’écriture et mon vingt-septième roman. Je travaille pour les adultes mais aussi pour la jeunesse, et mon domaine de prédilection est l’imaginaire, dans le sens où je navigue dans la plupart des genres qui se détachent de notre monde. Et puis, je suis enseignant de français et de latin depuis une dizaine d’années.

MZC : A seulement 35 ans, tu as déjà une belle bibliographie derrière toi. Mais surtout une bibliographie très variée avec des romans de genres très différents mais aussi tout un tas de créatures diverses. Est-ce qu’on peut dire que tu es un écrivain touche-à-tout ?
FC : J’aime beaucoup écrire et écrire beaucoup. Du coup, arrive rapidement la hantise de se répéter. D’autre part, je ne suis du genre à m’installer dans un univers et à le développer sur une centaine de tomes. Au bout d’un moment, je m’ennuie. Au début, à chaque fois que j’achevais un livre, je cherchais déjà quel autre univers je pourrais aborder. Le projet s’est peu à peu rationalisé et j’ai décidé de noter une liste de tous les romans que j’aimerais écrire avec toutes les créatures imaginables. La liste me suit et, dès que j’ai une idée qui me paraît originale, je me lance. J’imagine qu’on peut dire que c’est un côté touche-à-tout. Mais en même temps, il y a des auteurs de romans qui sont aussi auteurs pour le cinéma, la télévision, la bande dessinée, la radio. J’ai encore pas mal de secteurs à explorer.

MZC : Et le zombie dans tout ça. Comment en es-tu arrivé à écrire un roman de zombies ? Quelles sont tes influences principales dans le genre ?
un horizon de cendresFC : L’idée de confronter des zombies et des vieux me poursuivait depuis des années. C’est vraiment venu de l’envie de mettre des vieux comme héros : de faire de la « littérature vieillesse » en quelque sorte. Le zombie s’est imposé parce qu’il est très proche d’un grabataire. Malgré tout, je connaissais peu la créature. Je crois que le premier livre que j’ai lu sur le sujet était World War Z. C’est ce qui m’a sans doute donné l’idée de donner un enregistreur à mon narrateur. Ensuite, je me suis documenté avec pas mal de films, de séries, de bandes dessinées. Très peu de romans d’ailleurs, à part Un horizon de cendres d’Andrevon. Côté série, c’est le pilote de The Walking Dead qui m’a scotché. Ensuite, j’ai arrêté. J’ai beaucoup aimé le premier [●Rec], ainsi que 28 semaines plus tard. Et puis, bien sûr, les Romero, en particulier Le Jour des Morts-vivants. J’avais demandé une liste de films à Estelle Faye qui connaît bien le sujet. Le livre de Maxime Coulombe, Petite philosophie du zombie, m’a été également très utile. Depuis la sortie du livre, des lecteurs m’ont conseillé Bubba Ho-Tep et surtout Cockneys vs Zombies, mais je n’ai pas encore eu le temps de les visionner.

MZC : En tant que fan de zombie je me suis demandé pourquoi dans L’Evangile Cannibale les zombies semblent rechercher le froid au début du roman. Était-ce une pirouette pour éviter que nos héros se retrouvent trop rapidement face aux zombies ou peux-tu lever le mystère sur ce comportement surprenant ?
FC
: On voit les vrais spécialistes ! Je suis content qu’on me pose la question. En fait, j’ai conçu la transformation en zombie comme une réaction à un médicament, l’AHR©, qui est censé prévenir les effets du vieillissement. Il est d’ailleurs à base de cellules souches ou d’hormones prises à des nourrissons. Ceux qui en prennent voient effectivement leur durée de vie s’allonger. Mais il y a un retour de bâton : pour une raison inexpliquée (pollution de l’eau selon Mat, et je suis assez d’accord avec lui, car cela explique le caractère local de la transformation), l’organisme se remet à vieillir très vite et même à s’emballer telle une progéria au carré. Il est donc victime d’une surchauffe chez les zombies. Ceux-ci ont donc pour instinct de se réfugier dans des endroits froids qui ralentissement la réaction (bassin d’eau, congélateur, etc). En plus, c’est cool, des zombies dans l’eau. Je n’ai pas donné toutes ces précisions dans le livre parce que c’est la version de Mat qu’on a et elle est incomplète, pour ne pas dire délirante. Contrairement à beaucoup de romans actuels, je me lasse beaucoup du réalisme à tout crin qui veut absolument tout rationaliser dans la fiction alors que, bien souvent, on obéit d’abord à la logique interne du récit. Le biais que j’ai trouvé pour ne pas m’aliéner trop de lecteurs, c’est de donner la vision d’un personnage à qui on pardonne de ne pas tout savoir ou de ne pas tout dire.

MZC : Ce qui fait la grande originalité de L’Evangile Cannibale c’est avant tout son héros, Mat le narrateur. Comment as-tu eu l’idée de faire d’une personne âgée, un vieil aigri mais futé, le personne central de ton roman ?
FC
: Comme je voulais des personnages de vieux, il fallait que mon héros le soit aussi, histoire de ne pas m’arrêter au milieu du gué. Ensuite, je ne voulais pas écrire un roman misérabiliste où l’on pleure sur les vieux pour se donner bonne conscience. Pour conserver l’ambiguïté de bout en bout, il me fallait quelqu’un qui ait du répondant, de la tchatche, de la hargne… En fait, je n’ai pas eu à chercher très loin : j’avais des modèles dans ma propre famille.

évangile cannibaleMZC : On apprend au cours du roman qu’en fait Mat ne tient pas un journal mais s’enregistre avec un dictaphone, ce qui lui permet de cracher ses idées, ses plus ou moins beaux mots, dans tous les sens. Est-ce un choix délibéré pour t’affranchir de ce que l’on pourrait appeler la bienséance syntaxique.
FC
: De toute façon, je voulais un style oral, à la Céline. L’idée du dictaphone m’est en fait venue très tard pour justifier le style que j’avais choisi. En plus, j’ajoutais un mensonge de mon narrateur. Mais, bien sûr, cela donnait une adéquation parfaite entre le thème (une société détruite) et le texte (une langue massacrée), tout en proposant une voix particulière. Mat tient à son rôle de narrateur et, à certains moments, on sent qu’il voudrait même devenir l’auteur à la place de l’auteur.

MZC : Pour un auteur confirmé, n’était-ce pas difficile d’écrire ainsi ? Cela pourrait paraître simple mais j’imagine que non.
FC
: J’ai été biberonné aux San-Antonio et à une certaine verdeur de langage. Des personnes qui me côtoient et qui ont lu le livre peuvent retrouver ma manière de parler à certains moments. Du coup, c’est l’un des livres qui a été le plus évident stylistiquement. Par contre, j’ai dû effectuer certains choix plus tard afin de donner de la cohérence : où pratiquer des élisions, quelles négations mentionner, quelles fautes syntaxiques accepter, etc.

MZC : Justement à propos des descriptions parfois très sales, voir vulgairement attrayantes, tu vas parfois au-delà de ce qu’un simple estomac peut accepter. Je me souviens particulièrement de la scène où Mat décide qu’il faut repeupler la Terre et qu’il essaie d’avoir une érection pour s’accoupler avec une gamine de quatorze ans. Quel était l’effet recherché chez le lecteur ?
FC
: Ce qui est amusant, c’est de proposer un roman de zombies où la scène la plus immonde n’a pas de rapport direct avec les zombies. Cette scène, dont on me parle souvent à propos du roman, je l’ai imaginée assez vite comme étant l’un des points culminants du récit. Elle est très importante parce qu’elle détruit le cliché de l’humanité qui cherche à repartir et où l’enfantement est une bénédiction. D’autre part, elle montre ce qui a été le crime de Mat et de ses pairs : ne rien laisser pour les générations suivantes. D’une certaine manière, ils continuent ce qu’ils ont fait avant, ils dévorent leurs descendants. C’est un moment où l’on prend définitivement ses distances avec le projet délirant de Mat, alors qu’on pouvait le trouver amusant au début. On pouvait même avoir pitié de lui. Je dois avouer que la scène n’a pas été facile à écrire. J’ai moi-même éprouvé cette aversion soudaine pour mon personnage, quand bien même j’avais prévu cette évolution dès le début.

le miroir aux vampiresMZC : Après cette exploration très originale dans la littérature zombie, as-tu d’autres projets qui concernent nos morts-vivants favoris ?
FC
: Eh bien, 2014 sera mon année du zombie puisque j’ai une nouvelle qui sort le mois prochain dans une anthologie baptisée Zombies et autres infectés chez Griffe d’encre. La nouvelle s’intitule « Du débriefing zombiesque en 7 étapes (selon la méthode Lagache) » et, cette fois, le zombie prend en charge la narration sur fond de catastrophe nucléaire.
Sinon, j’ai un roman jeunesse qui sort début juin chez Rageot-Thriller : Métro Z. C’est l’histoire d’une lycéenne et de son petit frère qui sont pris dans un attentat alors qu’ils rentrent chez eux en métro. Et il semble que l’explosion transforme les gens en zombies…
Ce qui m’intéresse, c’est de donner différents éclairages de la créature, un peu comme je l’avais fait pour le vampire avec Homo Vampiris et Le Miroir aux Vampires, ou avec les anges pour Nephilim et Les Adversaires.

MZC : Enfin, dernière question, la question traditionnelle chez MZC : quand les zombies débarqueront vraiment, que feras-tu ?
FC
: Comme je n’ai aucune espèce de fierté, je suivrai docilement le flot des morts-vivants, mais en psalmodiant : « Imhotep ! » pour montrer que je ne suis pas dupe.

Il nous reste à remercier encore une fois Fabien Clavel pour cette interview et la qualité de ses réponses. Pour découvrir les aventures de Mat, il ne vous reste donc plus qu’à vous procurer L’Evangile Cannibale chez votre libraire le plus proche. Bonne lecture.

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